Du sommeil et autres joies déraisonnables de Jacqueline Kelen aux éditions Albin Michel

 » Dormant, je fais la paix avec le monde, avec moi-même. je m’accorde aux rythmes des nuages, des frondaisons, des battements d’ailes et des vagues. Je digère le jour, je balaie, j’écope, je clarifie ce trop plein d’images, de mots, de violences et d’efforts. tout cela qui est nécessaire seulement pour subsister. Vivre n’est pas nécessaire, disaient les Argonautes, mais il est nécessaire de naviguer.
Dans son large tamis, le sommeil filtre les heures écoulées, il disperse tout ce qui n’est pas essentiel ni émouvant comme une voix aimée, comme un regard attendu depuis toujours. »

 » Ceux qui ont peur de l’amour rechignent à dormir, mais ceux qui sombrent avec délices dans les bras de Morphée ont une même joie à s’abandonner aux vertiges amoureux. Je me méfie des insomniaques, des hommes qui restreignent leur sommeil pour davantage travailler et mieux se perdre de vue ; de ces amants honteux qui se lèvent avec empressement au petit matin, à moins qu’ils ne soient déjà partis dans la nuit, une fois leur besogne faite. Ces chevaliers couards qui ne se présentent jamais au combat singulier qu’offre Dame Nuit, je ne les prendrais ni pour amis ni pour amants. »

 » Dormir ne signifie pas être indifférent, passif par rapport aux évènements, mais transcender les réalités superficielles, les agitations, s’élever au-dessus des la mêlée, des guerres extérieures comme des oppositions internes qui font de chaque homme un champ de bataille… Il faut un grand courage pour s’endormir et une belle assurance. La lâcheté, au fond, c’est de quitter chaque matin le sommeil, c’est de se réveiller et accepter de rapetisser, pactiser à nouveau avec un monde étroit, imparfait mais qui convient à notre prudence ; un monde dit réel qui nous rassure, sur lequel nous avons l’illusion d’agir… »

Je pourrais vous en citer des pages et des pages tellement ce livre est foisonnant de belles idées inspirant à la réflexion. Pas commun cet essai sur le sommeil, c’est une véritable célébration, nous invitant à voir et à comprendre autrement. Une invitation à une nouvelle liberté, allant à contre courant des grands discours, des idées reçues que le sommeil n’est pas nécessaire, davantage une perte de temps…….Ici c’est être libre que de s’abandonner au sommeil, c’est aimer que s’abandonner totalement auprès de l’être aimé, c’est le vivre et non le posséder.. Moi qui suis ce que l’on nomme une grande dormeuse, qui avait honte pendant longtemps de dire que je me couchais tôt (comme les poules, ironiquement aimait-on à me dire), à la lecture de ce livre, une fois de plus, grâce aux mots de l’auteure j’ai juste OSER être celle que je suis.

 » J’aime bien l’expression « gros dormeur », elle suggère une plénitude, une béatitude insolentes. Un « gros dormeur » évoque un être sphérique, entier, qui est une planète à lui seul. assurément, le sommeil est rond. Une figure de perfection. »

 » Toute dormeuse est une femme poétique, musicale, en allée. Ainsi l’évoque Rainer Maria Rilke :
                 ……de son corps sonore qui dort
                        Elle tire la jouissance
                        D’être un murmure encore
                        sous le regard du silence. »

Du sommeil et autre joies déraisonnables de Jacqueline Kelen
Éditions : Albin Michel
Paru : février 2006 – 170 pages – 13,20 euros