J’ai couru vers le Nil de Alaa El Aswany aux éditions Actes-Sud

 » Tout en Égypte est « comme si  » c’était vrai, alors que ce n’est que mensonge sur mensonge, à commencer par le président de la République qui gouverne grâce à des élections frauduleuses, mais que le peuple complimente pour sa victoire, jusqu’à mon père qui chante les louanges de son garant qui l’humilie, qui l’avilit, qui le vole, jusqu’au directeur d’école qui arrête les cours pour la prière de midi, alors qu’i est complètement corrompu, jusqu’aux enseignants pieux et barbus et aux enseignantes voilées qui font du chantage aux élèves pauvres pour qu’ils prennent des leçons particulières. En Égypte tout est mensonge, en dehors de la révolution. La révolution seule était la vérité. C’était pour cela qu’ils la détestaient, parce qu’elle dévoilait leur corruption et leur hypocrisie. L’Égypte est  » une république comme si « . Nous avons apporté aux Égyptiens la vérité et ils l’ont détestée du plus profond de leur cœur.  »

Alaa El Aswany est un écrivain d’une plume extraordinaire, doué de cette capacité de mettre en récit le monde. Oui c’est bien cela, J’ai couru vers le Nil est un roman politique qui nous raconte une corruption parfaitement organisée, la répression instaurée, en Égypte, pendant et après la révolution 2011.

Un roman qui dit le monde, raconte l’Homme dans sa plus grande beauté comme dans sa plus terrible cruauté. L’Homme est pluralité comme le sont tous les personnages de ce roman polyphonique.

L’auteur donne voix autant aux révolutionnaires qu’aux autorités politiques et religieuses, aux riches comme aux pauvres, aux optimistes comme aux pessimistes, aux courageux comme aux lâches …

J’ai été touchée par ces personnages si attachants d’une grande humanité comme ce copte, Achraf qui est un personnage tellement authentique avec lui même, qui s’est révélé tout à lui et aux autres dès les premières manifestations sur la place Tahrir.  Sa sensibilité m’a émue, comme ces jeunes femmes Asma, Dania … Comme j’ai détesté viscéralement d’autres personnages tortionnaires, ou comme la jeune Nourhane, cette présentatrice de tv, hypocrite……pour restée polie !

La dernière lettre d’Asma à son amoureux Mazen m’a bouleversée, sincèrement, ma pensée rejoint ses idées. Pourquoi la révolution quand le peuple a tant de mal a penser autrement que ce qui lui est dicté… Pourquoi un tel sacrifice de ces jeunes, lorsqu’au final le peuple vous crache dessus parce qu’il ne veut pas croire en vous qui voulez changer la société. C’était pour eux …

Tous les personnages de ce roman qui nous raconte l’histoire, cette révolution Égyptienne et contre révolution en 2011, nous dévoilent finalement toute une complexité.

La réalité n’est pas une comme voudrait le faire croire ces gouvernements autoritaires, mais bien au contraire elle est multiple.

Un roman d’une force incroyable, pertinent, passionnant et nécessaire pour essayer de mieux comprendre, car ce n’est pas sur nos ondes ici que nous pouvons entendre des ces voix qui ont inspirés les personnages de l’auteur.

Merci à lui de nous offrir un tel récit. Il faut savoir qu’Alaa El Aswany a été convoqué devant le tribunal militaire suite à une plainte déposée contre lui en mars 2019 par le tribunal militaire égyptien.

Ce roman est interdit  de publication en Égypte et seuls trois pays Arabes l’ont autorisé.

Prix Transfuge du Meilleur roman arabe – 2018

 

J’ai couru vers le Nil de Alaa El Aswany

Traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier

Éditions : Actes-Sud

Paru : septembre 2018 – 329 pages – 23 euros