La Somme des nos folies de Shih-Li Kow aux éditions Zulma

 » Le jour est venu pour moi de quitter l’hôpital et pour Mary Beth de rentrer à St Mary. On allait m’expédier dans un bled du nom de Lubok Sayong, sûrement un trou au fin fond de la campagne et où il n’y a même pas de toilettes. Quand on s’est quittées à l’hôpital, j’étais sûre de ne jamais recevoir Mary Beth. C’était comme la fin du monde et je me suis lancée dans une grande scène de pleurs à gros sanglots, les bras tendus, criant son nom.  »

 

Un premier roman remarquable qu’est la Somme de nos folies, roman de la Malaisienne Shih-Li Kow. Elle nous raconte l’histoire à deux voix, de cette petite orpheline Mary Anne et d’Auyong, un retraité, ancien directeur de supermarché de Kuala Lumpur devenu propriétaire d’une usine de mise en boîte de litchi à Lubok Sayong. Entre modernité et traditions dans cette communauté multiculturelle.

Chacun raconte la vie, lui ses amitiés avec le potier, le barman et la très singulière Beevi et elle, Mary Anne, qui ne connaît rien de ses origines s’est imaginée une mère chanteuse, jusqu’au jour où un couple vient la chercher à l’orphelinat. En partance en leur compagnie pour une destination qui lui est inconnue, ils ont un grave accident. Seule Mary Anne est rescapée. Après un séjour à l’hôpital elle est conduite et accueillie chez la sœur de la défunte : Beevi.

Tout commence par cette terrible inondation au cœur de Lubok Sayong, cette petite ville fictive, qui désormais vit chaque année cet épisode fulgurant, de pluies dévastatrices qui s’abattent sur la région, six jours durant. Une crue explosive qui bouscule tout sur son passage. Des bénévoles citadins accourent au secours des habitants, seulement ces derniers n’aspirent qu’à une chose rapidement c’est leur départ !   « L’entrain des bénévoles et leurs platitudes bien intentionnées ne pouvaient qu’irriter la population, déjà sur les nerfs.« … «  Notre malheur commun était à l’origine de vraies amitiés. Ces heureux citadins, eux, n’avaient à nous offrir qu’une compassion de passage. » Tout est dit !

L’arrivée de Mary Anne dans la vie de Beevi est inattendue et page après page nous allons découvrir comment cette petite fille de 11 ans va s’intégrer facilement à cette nouvelle vie et pour cause aussi car très vite sans qu’elle nous le confie tout de suite véritablement, elle va découvrir et mettre en lumière la vérité sur ses origines.

Les personnages sont tous très touchants, attachants et en même temps ils nous invitent tous à de belles réflexions sur les origines, les genres, les communautés ethniques, religieuses et sociales, entre les malaisiens, les indiens, les chinois, les bouddhistes, les musulmans et les chrétiens… la cohabitation .. sur le devenir politique et écologique de la région avec, par exemple, l’arrivée des « étrangers » qui investissent pour créer de grands hôtels … Tout cela dans un ton joyeux, drôle, réjouissant et parfois très loufoque.

J’ai été très sensible aussi à ce petit être du fond du jardin vivant, sortant de temps à autre de son trou. Un mal-mort …. il a fait écho à cet enfant aussi mal-mort dans le Chants des revenants de Jesmyn Ward ! Une croyance …  » Un phénomène présent dans toutes les cultures, la malemort est paradoxalement un vocable oublié dans notre propre culture et dont le véritable sens demeure, entre autres, dissimulé par les leurres d’éternité de nos sociétés hypermodernes…. Par opposition à une  » bonne mort », il y a aussi une « mauvaise mort « , brutale, atroce, injuste, qui rend compte d’un arrachement à une vie restée en suspens. » Sandrine Chenivesse, anthropologue

Et je termine enfin par ce que nous confie Auyong « …. que nous sommes que la somme de nos folies, racontées ou tues. »

 Merci à l’auteure, la traductrice et les éditions Zulma pour ce très beau voyage en Malaisie, si mal connue de chez nous, pour ce grand plaisir de lecture.

Très belle découverte !

La somme de nos folies de Shih-Li Kow

Traduit  de l’anglais ( Malaisie) par Frédérique Grellier

Éditions : Zulma

Paru : pour la traduction française 2018 – 368 pages – 21,50 euros