Le ministère du bonheur suprême d’Arundhati Roy

« Est-il possible pour une mère d’être terrifiée par son nouveau-né ? Ce fut le cas de Jahanara Bégum. Elle sentit tout d’abord son cœur se serrer et ses os se changer en cendre. Sa deuxième réaction fut de vérifier qu’elle avait bien vu . La troisième fut la révulsion contre ce qu’elle avait créé. Ses boyaux se contractèrent et un mince filet de diarrhée s’écoula le long de ses jambes. Dans un quatrième temps, elle envisagea de se tuer avec son enfant. La cinquième réaction fut de prendre son bébé dans ses bras et de le serrer contre elle tandis qu’elle basculait dans le précipice qui venait de s’ouvrir entre l’univers qu’elle connaissait et des mondes dont elle avait ignoré l’existence, tournoyant à travers les ténèbres dans sa chute vers les abysses. »

« En ourdou, seule langue qu’elle connaissait, non seulement les êtres animés, mais tous les objets-tapis, vêtements, livres, crayons, instruments de musique-tout avait un genre. On était masculin ou féminin, homme ou femme. Tout sauf son bébé. Oui bien sûr elle savait qu’il y avait un mot pour désigner les gens comme lui, Hijra. Deux, en fait, Hijra et Kinnar. Mais deux mots ne font pas une langue.
Etait-il possible de vivre hors langue ? Cette question ne s’était évidemment pas manifestée en elle par tant de mots, ni même par une seule phrase lucide, mais sous la forme d’un hurlement inaudible d’embryon. »

C’est un roman choral dans lequel fourmille un tas de personnages mais le principal est Aftab, petit garçon né dans une famille musulmane au cœur du Vieux Delhi. Petit garçon qui à l’âge de 15 ans décide de devenir fille. C’est ainsi qu’il renaît sous l’identité d’ Anjum.
Anjum est une hijra, ce qui signifie corps à l’intérieur duquel vit une âme sainte. Elle va quitter les siens pour vivre dans le haveti, la kawabgah, qui est la maison des rêves.
C’est un roman d’une dimension politique dans une Inde contemporaine divisée, qui lutte sur tous les plans culturel, écologique…
C’est un roman par ses côtés sombres mais aussi lumineux .
Anjum décide un moment de sa vie de quitter la communauté des hijras pour se retirer dans un cimetière. Tout cela peut nous paraître glauque, lugubre, certes il l’est seulement de son être fort , ses belles énergies, sa beauté intérieure, elle va transformer ce cimetière, en faire un lieu d’accueil de vivants et de morts.
Inconcevable, utopique à nos yeux d’occidentaux, peut être. En Inde tout est différent, comme le rapport aux morts . Aujourd’hui selon les dires d’Arundhati Roy, les cimetières sont devenus des ghettos vers lesquels ont été poussé les minorités.

Arundhati Roy n’est pas seulement romancière mais essayiste, militante, très engagée au cœur de son pays et ce roman est inspiré par ce qu’elle a vécu, vu de ses propres yeux que ce soit au Cachemire ou dans les forêts de l’Inde centrale.

J’ai apprécié ce roman pour le voyage qu’il nous offre dans une vision de vie qui nous dépasse littéralement et peut donc nous conduire à voir autrement. De plus, de part son engagement, nous apprenons ce qui n’est pas dit dans nos médias ! Comment sont vécus de l’intérieur les évolutions négatives comme positives de la mondialisation par exemple, tout cela à travers des personnages haut en couleur, remplis d’humanisme et si attachants !
Une critique si j’avais à en faire une, ce sont tout de même trop de longueurs, l’auteur veut nous en dire toujours plus, rebondissant d’un personnage à un événement .. cela peut donner le tournis parfois;
Cependant j’encourage à poursuivre la lecture quitte à passer quelques pages, même si cela ne sa fait pas !

http://webmorbihanmagazine.com/2018/04/19/livres-5-ministere-bonheur-supreme-de-arundhati-roy/

Le ministère du bonheur suprême
Éditions :  Gallimard, collection du monde entier
Traduction : de l’anglais (Inde) par Irène Margit
Paru :  décembre 2017 – 536 pages – 24 euros